Biodiversité, histoire et patrimoine de la rose ancienne



Il existe près de 40 000 variétés de roses cultivées sur presque tous les continents qui agrémentent les jardins et les plantations urbaines. Dans la nature, le genre Rosa compte près de 200 espèces sauvages uniquement natives de l'hémisphère Nord. Ces roses sauvages ont des fleurs simples comportant presque toujours 5 pétales (4 seulement chez quelques taxons himalayens). Dans les faits, les roses modernes dérivent toutes de quelques espèces botaniques mais aussi d'une poignée d'hybrides très anciens, utilisés à des fins officinales, cosmétiques ou diététiques depuis l'Antiquité.

Voici un résumé très succinct, sans être strictement chronologique, de l'historique des roses cultivées.


L'origine, des roses cultivées pour le parfum…


Les roses très anciennes en Europe et en Asie occidentale étaient principalement cultivées pour leur parfum et la production d'attar, un savoir-faire originaire très vraisemblablement de Perse (actuel Iran). On cultivait principalement des variétés comme la 'rose de Damas' (dont un des clones majeurs a plus de 2 000 ans), la rose 'Alba' (dérivée de Rosa canina), et la rose centifolia (dont dérivent la plupart des roses moussues). La rose centifolia est aujourd'hui encore cultivée à Grasse et perpétue une longue tradition de terroir.

Toutes ces roses sont issues de Rosa gallica qui elle-même a été utilisée à des fins officinales et cosmétiques (notamment à Provins dès le 13ème siècle). Ces roses émettent leurs différentes notes de parfum principalement des pétales. C'est pourquoi les formes à fleurs doubles (entre 5 et quelques dizaines de pétales) ont été sélectionnées de manière systématique pour ces cultures.


… mais aussi pour des critères esthétiques


Bien sûr, ce dernier trait est également apprécié pour des critères d'ordre esthétique. On trouve des représentations de jardin avec des formes doubles sur les fresques romaines de Pompéi. Plus proche de nous, on peut deviner des fleurs doubles de galliques et d'Albas dans les anciennes peintures sur bois, comme 'La Vierge au buisson de roses' de Martin Schongauer (1473). Les variétés cultivées pour le jardin se diversifièrent progressivement avec l'apparition de formes beaucoup plus sombres de galliques montrant des reflets pourpres et violacés.

Les variétés en provenance d'Asie centrale augmentèrent la gamme des parfums (rose de Damas) et de couleurs. Ainsi Rosa foetida, à l'origine du groupe horticole 'Pernetiana', devait transmettre ses tons jaunes, saumon et orangés.


Des niveaux de ploïdie distincts


La plupart des roses décrites plus haut sont tétraploïdes (28 chromosomes), à l'exception des Albas (hexaploïdes (42) ou occasionnellement triploïdes (21)). Mais les roses diploïdes (14) ont aussi joué un rôle important. Une des plus anciennement cultivées (Moyen-Age en Europe) est la rose musquée, (Rosa moschata), qui a son origine en Asie centrale. Le rosier forme d'énormes panicules de roses blanches et simples. Son parfum plus musqué et très volatil émane des étamines et non des pétales.

Rosa moschata entre dans la constitution de la rose de Damas, du groupe horticole des 'Noisettes', mais aussi d'un groupe plus récent, les 'Hybrides musqués', cultivés pour les jardins ou en tant que rosiers 'paysage' dans les agglomérations.


Les groupes diploïdes également importants


Deux principaux groupes d'espèces diploïdes ont contribué à la création variétale des différentes classes horticoles de roses anciennes. Ceux qui appartiennent à la section des synstylées (styles femelle de la fleur soudés en une colonne). On y trouve R. moschata, R. sempervirens, R. arvensis, R. multiflora, R. luciae (anciennement R. wichurana), R. setigera. Ils donnèrent les premiers hybrides horticoles des rosiers grimpants et lianes, offrant des cascades impressionnantes de fleurs une fois chaque année (non remontants).

L'autre groupe est représenté par la section des Indicae, qui incluent R. chinensis (les 'Chines'), et les deux sous-espèces de roses 'Thés', R. odorata odorata et R. odorata gigantea. Ce sont des sarmenteux non remontants, cultivés depuis des millénaires en Chine. Dans ce groupe, il y a environ 10 siècles, des mutations récessives ont bouleversé le cours de l'histoire horticole de la rose. Celles-ci engendraient à la fois une croissance plus trapue (forme buisson) et des branches qui refleurissent pendant toute la belle saison (remontée de floraison). Ces formes très remontantes étaient particulièrement appréciées pour leur floraison continue. D'autres mutations dominantes et indépendantes des précédentes ont généré des rosiers nains de très petite taille, le groupe des 'Lawrencianas', qui a connu un franc succès au 19ème siècle et début 20ème pour la culture en pot.


Influence de multiples espèces


Bien sûr la diversité est encore plus multiple. Aussi, n'oublions pas les autres espèces et groupes horticoles qui ont eu une importance plus ponctuelle comme R. rugosa, R. banksiae, R. pimpinellifolia, R. bracteata, R. laevigata, R. blanda, R. moyesii, R. roxburghii, R. persica… comme les 'Boursaults', les 'Pimprenelles'…


Nous considérons en France, comme roses anciennes, les roses ayant été mises en culture depuis au moins 90 ans. Il est évident que des groupes plus récents et innovants, comme les hybrides primaires de R. persica sont également considérés comme des roses historiques et patrimoniales et méritent à ce titre aussi la même attention par rapport à leur conservation.


L'âge d'or de la rose


A la fin du 18ème siècle mais surtout à partir du début du 19ème siècle, l'engouement pour la culture des roses s'amplifia fortement en France et en Europe pour gagner les autres continents. De nombreux amateurs éclairés se mirent à créer de nouvelles roses à partir de semis. Les mutations récessives de la remontée ont été progressivement transmises dans les autres groupes horticoles pour en créer de nouveaux. Ainsi, les hybrides remontants de R. multiflora et R. luciae, ne sont rien d'autre que les 'Polyanthas' et les 'petits couvre-sol', respectivement. A partir des Galliques, des 'Damas', et par l'intermédiaire des 'Portlands', naquirent les 'Bourbons', les 'Hybrides perpétuels' et les 'Hybrides de Thé'.


Des roses modernes qui n'éclipsent pas les roses anciennes


Même si les roses modernes offrent aujourd'hui un assortiment impressionnant de couleurs et de formes, le charme des roses anciennes opère toujours avec la même force. Quoi de plus élégant que le subtil port divariqué des roses chinensis anciennes et les teintes changeantes des roses 'Thés' ! Comment peut-on égaler le parfum si complexe des roses de Damas ou des roses 'Albas' comme 'Cuisse de Nymphe' ou 'Königin von Dänemark' ? Comment ne pas rester insensible aux cascades fleuries et printanières des formes grimpantes de 'Pompon de Paris', de 'Mademoiselle Cécile Brunner' ou des 'Thés Noisettes' ?


Des roses anciennes pour toutes les situations


Il existe des roses anciennes pour toutes les situations, les petits jardins comme les grands parcs urbains, des miniatures cultivées en pots aux plus grands grimpants capables de monter sur un arbre-support à plus de quinze mètres. Parmi les non remontantes (qui ne fleurissent qu'une fois pendant le printemps ou l'été), on peut prévoir des successions de la floraison du mois d'avril au mois de Juillet en fonction des variétés utilisées. Il existe des formes très remontantes qui fleurissent d'avril à décembre si le temps est clément, notamment parmi les 'Chines'. Ces mêmes roses sont continuellement en fleurs et toute l'année dans nos départements d'Outre-mer comme à l'ile de la Réunion.


Des roses anciennes faciles à vivre


Certains variétés sensibles au froid et au gel, comme les rosiers de Banks ou les 'Thés-Noisette' les plus anciennes, montrent leur croissance optimale et une floribondité record sur la Riviera et dans le Gers par exemple. D'autres comme les Galliques, les Rugosas et les Pimprenelles peuvent supporter facilement des hivers rigoureux de -30°C dans les villages de montagnes…

Les roses anciennes s'adaptent bien à la plupart des sols s'ils ne sont pas de nature trop extrême. Beaucoup d'entre elles, notamment les hybrides primaires ou les variétés proches des espèces botaniques se contentent même de sols pauvres.

On rencontre quelquefois des souches très anciennes dans des cimetières abandonnés et qui n'ont pas reçu de soins particuliers depuis des décennies. Beaucoup de variétés anciennes sont résistantes aux maladies cryptogamiques les plus courantes rencontrées chez les rosiers, une situation intéressante qui combine les avantages du plaisir de leur culture sans les inconvénients de traitements phytosanitaires contraignants. De plus les variétés anciennes n'aiment pas être rabattues par des tailles sévères annuelles. Enlever le bois mort et les vieilles hampes florales dégénérées est amplement suffisant, limitant ainsi les interventions de l'entretien.


Des ressources pour la création variétale et la recherche


La biodiversité des roses anciennes est énorme et intéresse encore aujourd'hui les obtenteurs de roses. Le pool génétique est d'importance car il comporte bien des caractères encore sous-estimés pour la sélection variétale. Les roses anciennes constituent également un réservoir de ressources végétales pour explorer les principes actifs, les volatiles et les pigments par les scientifiques. De plus en plus d'études passionnantes sont menées actuellement pour retracer l'origine des pedigrees ou la généalogie des roses anciennes. De ce fait, il est important de connaître et de préserver ces variétés qui ont résisté aux aléas du temps.



A propos de l'auteur de ce texte…


Pascal HEITZLER, Vice-Président de RAeF, Généticien, Directeur de Recherche au CNRS, a fondé une roseraie expérimentale avec plus de 1000 accessions et des pedigrees originaux. Il mène ses recherches sur la génétique, le métabolisme spécialisé et le développement des roses à l'Institut de Biologie Moléculaire des Plantes (IBMP) à Strasbourg.
Pascal HEITZLER